Ambition «net zéro»

Paolo Frankl, expert en énergies renouvelables à l’AIE, nous éclaire sur les changements nécessaires pour atteindre l’objectif «net zéro», d’ici à 2050.

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Les derniers travaux de recherche sont unanimes : pour enrayer les pires scénarios en matière de changement climatique, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devront diminuer de moitié d’ici à 2030, avant de descendre au niveau net nul vers le milieu du siècle. En clair, il s’agit d’éliminer de l’atmosphère, par des moyens technologiques ou naturels, toutes les émissions de CO2 liées aux activités humaines dans le but de parvenir à « zéro émission nette », c’est-à-dire à la neutralité carbone.

Dans son rapport intitulé Net Zero by 2050, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) tire la sonnette d’alarme quant à la nécessité de limiter la part des combustibles fossiles dans la consommation d’énergie. Première étude mondiale de ce type pour le secteur de l’énergie, ce rapport et sa feuille de route présentent des scénarios concrets de transition vers un système énergétique « net zéro » d’ici à 2050 qui permettrait de garantir en outre des approvisionnements énergétiques stables et abordables, un accès universel à l’énergie et une croissance économique solide.

Cela ne sera pas une mince affaire mais, selon l’AIE, cet objectif est réalisable si nous instaurons des changements drastiques. Paolo Frankl, Responsable de la division énergies renouvelables à l’AIE, prodigue des conseils stratégiques dans les domaines de la technologie, des marchés et de l’intégration des systèmes. M. Frankl décrypte ici le rapport de l’AIE ainsi que les mesures requises pour passer à une économie plus sobre en carbone, et souligne le rôle que les normes ISO peuvent jouer en la matière.

Interview

Paolo Frankl

Responsable de la division énergies renouvelables à l’Agence internationale de l’énergie

Paolo Frankl
ISO
Quel rôle les organisations telles que l’AIE et l’ISO jouent-elles dans l’accompagnement vers la neutralité carbone d’ici à 2050 ?
Paolo Frankl

Je vous remercie de poser cette question. Tout d’abord, il faut savoir que quatre cents jalons ponctuent notre feuille de route : ce sont les actions prioritaires indispensables pour parvenir à zéro émission nette dans le monde d’ici à 2050. Dans un chapitre important, le rapport indique que la transition vers une énergie propre est mise en œuvre pour et avec les habitants. Ainsi, l’AIE a récemment créé une commission mondiale baptisée « Global Commission on People-Centred Clean Energy Transitions » afin de permettre aux citoyens de saisir les opportunités offertes et d’éviter les écueils. Cela passe par la mobilisation et la consultation des parties prenantes, mais aussi par l’explication des nombreuses contraintes qui accompagnent cette transition. Il n’y a pas qu’un seul modèle possible pour atteindre la neutralité carbone et nous ne devons pas perdre de vue que la participation de la société civile dans le processus décisionnel crée un élan, une dynamique en faveur de la décarbonation et de la réduction des impacts environnementaux.

Pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, il faudrait multiplier par quatre la capacité record d’installation observée en 2020 pour les seules énergies solaire et éolienne.

Le rôle d’organisations telles que l’AIE est d’offrir une vision d’ensemble. Les chiffres sont clairs : les conséquences directes des changements de comportement représentent 4 % de la transition... Ensuite, il y a une part énorme (plus de 50 % des réductions d’émissions cumulées) où le choix du consommateur en termes de technologies fait la différence. Or, qu’est-ce qui oriente le choix des consommateurs ? Le coût, la valeur perçue et la performance. C’est à ce niveau que les normes ont un rôle important à jouer. En effet, les normes ISO peuvent contribuer grandement à instaurer la confiance des consommateurs dans les produits et services. L’ISO joue donc un rôle essentiel au travers de ses différentes fonctions. À l’instar de toutes les organisations internationales, elle a le pouvoir d’appeler au rassemblement des parties prenantes, de brosser un panorama général et d’expliquer les compromis à trouver.

Dans quelle mesure les normes ISO peuvent-elles soutenir l’Accord de Paris et toutes les décisions prises lors des sommets sur le climat de la CCNUCC (connus sous le nom de Conférence des Parties ou COP en anglais), en particulier la COP 26, qui sera décisive ?

L’élan de la COP 26 en faveur du changement se renforce, mais il crée aussi des remous, notamment sur le sujet des énergies renouvelables. Prenons un exemple. Pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, il faudrait multiplier par quatre, d’ici la fin de la décennie, la capacité record d’installation observée en 2020 pour les seules énergies solaire et éolienne. Est-ce réalisable ? En théorie, oui, mais cela représente un immense défi qui dépend également des choix et des actions collectives de millions d’entreprises et de ménages. Nous l’avons dit : dans ce contexte, les normes peuvent contribuer à renforcer la confiance en faveur des investissements dans les énergies propres.

Ce n’est pas le secteur de l’électricité qui pose le plus de difficultés, mais les autres domaines d’utilisation finale de l’énergie. Par exemple, nous devons accorder plus d’attention, au niveau politique, à la production de chaleur renouvelable. Pour vous donner un ordre d’idée, un peu moins de 50 pays dans le monde ont fixé des objectifs en la matière, contre plus de 160 en ce qui concerne la production d’électricité renouvelable. Une action politique forte et crédible s’impose pour relancer le secteur de la bioénergie et des biocombustibles liquides, durement touché par l’actuelle crise sanitaire. Il semble nécessaire de mettre davantage l’accent sur la bioénergie dans son ensemble, notamment sur les aspects de développement durable qui restent très controversés. 

Selon vous, quel est le rôle stratégique des Normes internationales dans la transition vers une énergie propre ? Quelles seront les normes nécessaires pour la filière mondiale des énergies renouvelables ?

De manière générale, il existe deux types de normes pour les énergies renouvelables. Le premier vise la performance. Ces normes sont très importantes pour garantir que les produits et technologies sur le marché répondent à des critères clairement définis d’efficacité et de qualité. C’est un prérequis d’autant plus crucial dans le secteur thermique, lorsqu’il s’agit de chauffer les bâtiments. L’énergie solaire, les biocombustibles solides et les turbines éoliennes font l’objet de plusieurs normes. Le deuxième groupe est celui des normes de développement durable, lesquelles revêtent une importance particulièrement déterminante pour deux familles de technologies renouvelables : la bioénergie et l’hydroélectricité. L’élaboration de normes capables d’étayer les décisions politiques en matière de développement durable s’avérerait donc très utile.

Emosson hydroelectric dam and lake surrounded by rocky landscape, in Switzerland.

Enfin, la série ISO 14020 relative aux étiquettes et déclarations environnementales gagnerait à être étoffée. Prenons l’exemple de la norme ISO 14025, qui définit une méthode normalisée permettant de rendre compte des impacts environnementaux d’un produit ou d’un système sur l’ensemble de son cycle de vie, de la fabrication aux produits intermédiaires et finaux, jusqu’à la fin de vie. Le monde de l’entreprise, fervent utilisateur des normes ISO, s’affiche comme étant de plus en plus favorable aux énergies renouvelables. Le fait d’intégrer ces dernières dans leur chaîne d’approvisionnement renforce la responsabilité des entreprises vis-à-vis de ce qu’elles produisent et commercialisent. À l’autre extrémité de la chaîne, les consommateurs, les décideurs politiques et les bailleurs de fonds sont sensibles à l’impact qu’auront les produits et services durant leur cycle de vie.

Nous aurons également besoin de nouvelles normes à l’avenir ; les normes pour l’intégration des systèmes en sont un exemple. Je crois qu’il n’y a pas encore de travaux à grande échelle en phase avancée portant sur l’ensemble d’un système électrique. C’est une question très intéressante, mais aussi extrêmement complexe, car il existe de multiples façons de procéder à l’intégration de systèmes entre plusieurs sources d’énergie, infrastructures et secteurs de consommation. Il s’agit certainement d’un domaine dans lequel l’élaboration de normes approuvées au niveau international serait d’une grande utilité.

La crise de la COVID-19 nous a tous sensibilisés davantage à la préservation de l’environnement. Comment se dessine l’avenir des énergies renouvelables dans ce contexte ?

Les énergies renouvelables constituent la seule source d’énergie qui n’a pas été fortement ébranlée par la crise de la COVID-19. Toutes les autres sources d’énergie ont subi de plein fouet l’impact des confinements et la contraction de la demande de combustible qui s’en est suivie. Résultat : nous avons constaté une légère augmentation de la demande totale d’énergies renouvelables, soutenue par une croissance exceptionnelle de l’électricité renouvelable (+7 % en 2020), alors que la demande énergétique mondiale a globalement diminué de 4 %. Il s’agit de la plus forte chute enregistrée en un an depuis la Seconde Guerre mondiale ; c’est tout simplement sans précédent.

Cependant, toutes les énergies renouvelables ne sont pas sur un pied d’égalité au regard de la situation engendrée par la pandémie. Si l’électricité renouvelable est en plein boom, la chaleur renouvelable n’a pas tellement progressé, ce qui met en lumière deux tendances. On a tout d’abord observé un recul des énergies renouvelables dans l’industrie suite à la baisse de la demande. Une tendance compensée par une augmentation de la demande de chauffage des habitations, de nombreuses personnes étant restées chez elles. En outre, pour la première fois en deux décennies, nous avons également assisté à un repli important des biocombustibles destinés au transport, avec une diminution de 8 % en 2020 s’expliquant par la moindre demande d’essence et de diesel.

La voie vers le « zéro émission nette » nécessite un déploiement massif de technologies innovantes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit d’un vaste sujet. Dans la course à la neutralité carbone, l’électricité a une longueur d’avance. Les prochaines années seront consacrées à l’intégration sûre et efficace de différentes technologies associées aux énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien. Dans cette optique, la flexibilité sera une question clé et il conviendra d’étudier d’autres sources d’approvisionnement distribuables (notamment du côté des énergies renouvelables comme l’hydroélectricité et la bioénergie), mais aussi de renforcer les réseaux et les interconnexions, de gérer la demande et de trouver des systèmes de stockage abordables. Les batteries et la production d’hydrogène sont deux technologies de pointe que nous sommes déterminés à intégrer dans cette transition à compter de la décennie actuelle. Toutes deux peuvent fournir les capacités de stockage nécessaires pour intégrer efficacement différentes énergies renouvelables et assurer une plus grande flexibilité des systèmes.

Centrale géothermique et station thermale Lagon bleu, Islande.

Le deuxième défi est lié à la chaleur. Dans ce secteur, il est impératif d’exploiter des technologies d’utilisation finale à très haut rendement en association directe avec des sources d’énergies renouvelables. Par exemple, les pompes à chaleur à très haut rendement pourraient être couplées à la géothermie ou à la chaleur solaire directe. Il faut faire preuve d’innovation pour proposer des solutions bien pensées et rentables.

Le troisième domaine est la bioénergie, en particulier la production de biocombustibles liquides durables à partir de déchets et de résidus pour le secteur des transports, notamment l’aviation. C’est le domaine dans lequel il semble le plus aisé de parvenir à un consensus, car tout le monde s’accorde à dire que cette voie assure un impact minimum par rapport aux autres options. Un quatrième volet consistera à accélérer la production d’hydrogène à partir de sources d’énergies renouvelables.

Ce sont là les principaux chantiers en matière d’innovation liée aux énergies renouvelables : l’intégration des systèmes solaire et éolien, l’exploitation directe de la chaleur renouvelable et la production de bioénergie, non seulement pour le transport mais également pour l’industrie et les biomatériaux. Enfin, la prochaine frontière technologique portera sur les moyens d’utiliser l’hydrogène à faible teneur en carbone en association avec les différentes technologies de la bioénergie pour concevoir des produits durables.

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